Enseignements

Le chant et la liturgie

Le P. Bernard Klasen nous parle du sens du chant dans la liturgie.

Une affaire de sémantique

“Si on regarde le mot même de liturgie, on y trouve un étrange vocabulaire grec : Urgos. Racine lexicale qui veut dire : quelque chose advient, il se passe un truc, ça se fait, avec une idée de force, de dynamisme, comme dans le mot énergie qui porte la même racine.

Mais le mot porte bien aussi l’idée de faire, d’agir, d’œuvrer.

L’autre racine incluse dans « liturgie » c’est leito, peuple. Au total, il s’agit donc d’une œuvre pour le peuple, par le peuple ou un mouvement, une force, une action, un truc qui « fait peuple » l’assemblée. Qui constitue ceux qui venaient là de leurs divers éparpillements, en peuple, en assemblée, en communauté. Les baptisés ainsi rassemblés font corps, ils font Corps autant qu’ils sont fait Corps !

Et donc dans la liturgie, il y a tout ça, et dans le chant liturgique en particulier.

Chanter, c’est prier ensemble

Alors bien sûr, beaucoup diront, bien exercés par de nombreux enseignements, que c’est le Corps du Christ qui nous fait corps. C’est sûr ! En plus c’est du Saint Augustin pur sucre ; on peut donc le citer, on le fait d’ailleurs quand on chante « devenez ce que vous recevez » ou quand il dit « c’est à la réalité que vous êtes que vous dites Amen, quand à l’autel vous communiez ».

Cela étant posé, il faut affirmer aussi que la Parole de Dieu nous fait devenir ce que nous sommes et que l’assemblée en elle-même fait présent le corps du Christ. « Lorsque 2 ou 3 sont rassemblés en mon nom… »

C’est là qu’il faut reconnaître une efficacité du chant liturgique.

Les Protestants se mettent debout quand ils chantent alors qu’ils restent assis quand ils écoutent l’Évangile ! Parce que chanter ensemble nous assemble. Faire corps pour ce chant, c’est être restauré dans notre dignité de chrétien, car celle-ci est redonnée quand nous louons Dieu et que nous le faisons par nos frères. C’est plus efficace pour nous unir que toutes les mondanités. Et le cœur, le sommet de la vie chrétienne c’est d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute sa force et de tout son esprit, c’est aussi aimer son frère.

Le frère est efficace pour devenir chrétien comme l’est notre désir de Dieu.

Participer par le chant

On parle souvent de participation active à la liturgie. Il y a dans la musique et dans le chant cinq formes de participation active.

D’abord celle que je viens d’évoquer, s’agréger parce qu’orientés. C’est parce que nous sommes référés au Christ, à sa louange, à son offrande que nous sommes frères. Et c’est parce que nous sommes effectivement frères que nous pouvons louer Dieu. Sinon, que fais-tu là ? vas d’abord te réconcilier…

Il y a ensuite une participation active parce que depuis le Pape Pie X (c’était juste avant la guerre de 14/18), la liturgie est redevenue comme une interlocution, on répond, ça se répond. On n’assiste pas à la messe. On en est. Les efforts du XX° siècle pour réintroduire l’assemblée des baptisés dans ce qui est son affaire (et non celle du seul clergé), s’inscrit dans une longue histoire. Le même travail a été fait plusieurs fois au fil des siècles. Parce que les tendances à l’assoupissement, la confiscation aussi du missel par ceux « qui y comprenaient quelque chose », les dévotions privées, ont replié les baptisés dans un tête à tête avec Dieu. Ce que n’est pas la liturgie. Dans la messe on trouve ainsi des répons, des dialogues chantés, des accords sollicités.

Une troisième forme de participation active vient de la nature même du chant. Il engage le corps ; la respiration, la posture, les vibrations émises et ressenties. C’est étrange de dire ça, mais on peut je crois le dire : il y a une communion des corps quand on chante ensemble. Pas des corps affectifs, pas des corps sensuels, mais des corps sensoriels. Et cette communion sensorielle est grandie, augmentée par les mots que nous chantons et l’intention du chant. C’est bien plus liturgique que la prière de recueillement ou la méditation parce que c’est plus effectif, plus engageant, moins autonome.

Quatrième mode de participation active à la liturgie : l’offrande. On offre ce que l’on fait, ce que l’on est. Il faut voir, entendre, comprendre une belle pièce d’orgue comme une offrande musicale. On offre à Dieu sous forme de louange le fruit d’un travail, on y a bossé, on a fait au mieux. Idem pour le chant. Il faut aussi croire et œuvrer en ce sens ; que nos chants sont offrandes, et même notre émotion l’est, enfin peut l’être puisque nous ne sommes pas au concert mais en liturgie ! Nous ne venons pas là pour siroter de la belle musique mais pour être emportés dans un mouvement d’offrande et de louange. Tant mieux si la belle musique peut aussi faire ça !

La place des émotions

Du coup, il y a enfin une participation émotionnelle. C’est beau ! Enfin…c’est parfois beau, vraiment ! Quand on fait l’effort de chanter avec les autres, le jugement esthétique se fait généralement plus modeste, notons-le ! Mais ici, ce qui compte, c’est l’émotion. On a souvent été dans l’église, méfiant et un rien raidasse avec cette idée. Et pourtant c’est bien ça qui a converti Saint Augustin. Il valait mieux un public bien rigide, adorateur, qu’une assemblée qui exulte. Et pourquoi a-t-on été vers cette dérive ?

Et bien, il y a en effet une vraie question. Le risque de cette participation émotionnelle est double. On peut se contenter de ne célébrer que la ferveur d’être ensemble. Au fond, nous nous sommes célébrés nous-mêmes ! On pourrait fort bien aussi ne garder de la célébration que ce seul souvenir ; « c’était génial », ou « c’était ouf », enfin ce genre d’émoi éphémère. Ça n’est pas très fécond, c’est sûr…

C’est comme un brillant prédicateur : il parle bien, tout le monde vous le dira, mais au fait…qu’est-ce qu’il a dit ? personne n’en sait rien !

La liturgie est une Croix. Elle n’est accomplie que lorsque la dimension horizontale : la ferveur agrégative, la joie d’être ensemble, l’émotion participative, est visitée, exhaussée par la dimension verticale : pour Dieu, vers la louange, et grâce à Dieu qui nous parle et ainsi qui nous crée à nouveau, qui nous nourrit, qui nous appelle, qui nous conduit.”

P Bernard Klasen